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ASPIRATIONS ET RÉALITÉ

H. JOHN ALBERS, MD, London
Président sortant

La peau est fascinante. Elle attire l'attention de tous. La nôtre et celle des autres. De nombreuses professions et industries déploient d'énormes efforts et y consacrent beaucoup de ressources. Certains la maquillent, l'hydratent, l'habillent... d'autres non. Même la plus saine des peaux est rarement laissée à elle-même, et son apparence est souvent modifiée à souhait. Au naturel, la peau peut attirer, tout comme elle peut repousser. Quoi de plus beau que le sourire d'un bébé? Et la sagesse pourrait-elle trouver meilleur messager que le visage tout ridé d'un vieillard?

Les dermatologues sont de ceux – fort nombreux – qui s'occupent de la peau. Ils sont les mieux formés pour comprendre la peau dans ses meilleures ou ses pires humeurs, qu'elle reflète la santé ou la maladie. Dans leur travail, ils sont confrontés à un éventail extraordinaire de problèmes physiques et psychologiques, lequel éventail englobe le spectre complet de la physiologie et de la pathologie humaines. Ce défi ne fait que contribuer à leur satisfaction professionnelle puisque, dans l'ensemble, ils semblent heureux d'exercer la profession qu'ils ont choisie. Peut-être, d'ailleurs, cette satisfaction explique-t-elle leurs intérêts fort variés pour la nature, l'environnement, l'histoire, la famille, les gens, la géographie, les voyages et l'apprentissage. Après tout, ils utilisent au quotidien un vocabulaire sortant tout droit du passé et de la nature : des maladies portant le nom des pères de la profession et des descriptions provenant de la botanique et de la zoologie. Non seulement les dermatologues palpent-ils des « masses », mais ils voient aussi des textures et des couleurs qui, ensemble, créent un tableau diagnostique. À cet égard, ce sont des visualistes.

Les dermatologues ont des rêves et des aspirations. Ils aimeraient que leurs collègues soient en mesure de puiser dans le vaste réseau de connaissances en dermatologie, surtout lorsque la maladie frappe. Ils aimeraient que ces connaissances soient maintenues, disséminées et enrichies. Et c’est là le rôle premier de nos universités. La réalité canadienne actuelle donne toutefois à penser que la société est déjà perdante, puisqu’il faut parfois attendre six mois, voire davantage, pour consulter un dermatologue. Cette situation est néfaste non seulement pour les patients, mais aussi pour les dermatologues qui perdent la main face à des maladies aiguës et transitoires. En parallèle, de nombreuses universités canadiennes ont dû mettre fin à certains enseignements de base importants en dermatologie. Les études postdoctorales ne sont pas épargnées non plus. La pénurie de dermatologues et le fardeau clinique qui leur incombe font de l'enseignement un luxe qu'ils n'ont plus vraiment les moyens de se payer. Les maladies rares ou inhabituelles ne sont peut-être plus rapportées dans la littérature en dermatologie. Le navire de la recherche va à la dérive.

C'est contre cette toile de fond que la Fondation canadienne de dermatologie (FCD) déploie ses efforts. Bien que nous ne puissions pas créer de toutes pièces un tableau canadien idéal qui comporterait des centres de dermatologie situés de façon stratégique, bien équipés et dotés d'un personnel suffisant, nous pouvons contribuer à maintenir en place quelques équipes de dermatologues universitaires qui se consacrent à la recherche et qui formeront la relève. Ceux que nous aidons maintenant sont les porteurs et les gardiens du flambeau. L’histoire a toujours eu ses porteurs de flambeau et elle les aura toujours.

Comme la FCD a été créée en 1969, les années 1970 ont été témoins de nos modestes débuts aux chapitres du financement et des bourses octroyées, la plupart pour des projets de recherche, mais aussi pour des besoins généraux dans quelques cas, comme de l'équipement en dermatologie, des outils pour l'enseignement universitaire de premier cycle ou un projecteur sonore de diapositives. Dans les années 1980, la FCD a consolidé sa structure financière en augmentant les cotisations annuelles de ses membres et en obtenant l'aide financière de diverses entreprises. Le processus de sélection des demandes de bourse est devenu plus strict, d’où la mise sur pied du Comité consultatif médical. Des taux d'intérêt anormalement élevés nous ont permis de gonfler notre fonds de dotation encore précaire.

Dans les années 1990, nous avons connu une croissance extraordinaire à tous points de vue. Le fonds de dotation est passé à près de deux millions de dollars, surtout grâce à des legs, ce qui nous a permis d'augmenter le nombre et la valeur des bourses accordées. En 1994, Leo Canada a confié à la FCD la responsabilité d'évaluer les candidatures pour une bourse de recherche annuelle de 50 000 $. Depuis, d'autres compagnies commanditaires ont emboîté le pas en octroyant d'importantes bourses de recherche via la FCD. Les bourses octroyées par les commanditaires corporatifs représentent maintenant de 75 à 80 % de tous les fonds distribués par le système de sélection de la FCD.

Les bourses de recherche de la FCD sont attribuées au mérite et remises à des chercheurs triés sur le volet dans les départements de dermatologie des universités les plus importantes au Canada. Ces bourses ne sont pas énormes, certes, mais elles permettent à ces chercheurs d'être reconnus par leurs pairs tout en les aidant à obtenir du financement auprès d'autres agences. En outre, ces chercheurs maintiennent la dermatologie dans les hautes sphères de la recherche au Canada.

La recherche n'a pas toujours besoin d'être liée à la pratique clinique actuelle ni d'être acceptée par l'ensemble des médecins. L'histoire de la médecine nous a livré deux exemples saisissants. Le stéthoscope de Laennec était méprisé par certains médecins, affirmait Thomas Addison (1793-1860) (JMS Pearce MD FRCP, J R Soc Med 2004;97:297-300). Paul Langerhans a découvert la cellule qui porte maintenant son nom en 1868, mais ce n'est qu’un siècle plus tard que l'on a constaté l’impact réel de cette découverte dans le système immunitaire de la peau. Robert Jackson a bien décrit la difficulté que les médecins ont parfois à évaluer les nouvelles connaissances et la recherche. Ce dernier racontait notamment que Jonathan Hutchinson avait été persuadé, sa vie durant, que la lèpre était causée par l'ingestion de poissons en décomposition (Jackson, J Cut Med Surg 1998;3:54-56).

Un article paru récemment dans le JAMC illustre l'importance de la recherche et des publications en dermatologie. Les Drs Abhay Lodha et Eugene Ng ont publié un article traitant d'un nouveau-né à la peau dénudée qui souffrait du syndrome de Hay-Wells (JMAC, 20 juillet 2004, p. 131). Ces deux néonatologistes de Toronto citaient cinq références, toutes tirées de publications en dermatologie. Il est bien sûr dommage qu'aucun dermatologue n'ait participé à la prise en charge de cet enfant, mais nous pouvons tirer une grande fierté du fait que notre profession a fourni à ces deux médecins la base de connaissances dont ils avaient besoin. L'objectif premier de la FCD est précisément de perpétuer cette tradition qui consiste à enrichir nos connaissances via la recherche, les publications et l'enseignement.

Les publications médicales canadiennes sont reconnues à l'échelle internationale. Dans un article récent sur le statut et l'avenir de la dermatologie en Allemagne, Orfanos (JDDG 2004;2:434-439) compare le nombre d'articles médicaux dans 10 pays, dont le Canada, et leurs retombées. Il semble donc important de s'assurer que la dermatologie compte parmi les thèmes traités dans la littérature canadienne si nous souhaitons que notre contribution soit valorisée par la communauté internationale des dermatologues.

À un niveau plus pratique, nos universités doivent s'assurer que la dermatologie continue de reposer sur des principes scientifiques solides. Notre enseignement et nos recherches doivent naviguer sur des voies scientifiques bien balisées. Ce serait une catastrophe pour la dermatologie au Canada si tous les dermatologues se consacraient exclusivement aux actes de dermato-cosmétologie économiquement avantageux à l'exclusion de la dermatologie classique axée sur les maladies. On doit accorder la priorité aux besoins légitimes de la personne malade. Et c’est précisément pour cette raison que nous avons besoin de médecins bien formés et de professeurs chevronnés.

La FCD existe depuis maintenant plus de 30 ans et j'espère qu'elle demeurera longtemps au service de la dermatologie au Canada. J'aimerais qu'elle continue de grandir, certes, mais pourquoi n’en viendrait-on pas un jour à obtenir l'appui unanime et sans réserve de tous les dermatologues? J'espère que nos consœurs et confrères prendront sur eux d'assurer la survie de la recherche en dermatologie en donnant tout ce qu'ils sont en mesure de donner. Enfin, j'espère que, un jour, tous les dermatologues comprendront que des centres universitaires de dermatologie solides bénéficient à tous, à la population dans son ensemble, c'est-à-dire patients, médecins et ceux qui croient qu'ils auront une peau saine la vie durant, et qu'ils agiront en conséquence. Je prie aussi pour que des donateurs visionnaires incluent la FCD dans leurs légataires. Nul besoin d'être riche pour donner.

Les aspirations peuvent devenir réalité sous l'égide de la FCD. Que l'avenir nous donne raison!

© Bulletin ACD, Octobre 2004 – publié avec l’autorisation de l’Association Canadienne de dermatologie.

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